Le devoir de mémoire : histoire d’une formule

Réf. : Sébastien LEDOUX, « Qui a inventé le devoir de mémoire ? », L’Histoire, n° 419, janvier 2016, p. 22-23.

Le devoir de mémoire apparaît aujourd’hui comme une expression récurrente dans les hautes sphères de l’État à l’heure des grandes (et multiples) commémorations. Ce devoir – le terme est fort – équivaudrait à l’injonction de se souvenir du passé, des douleurs et déchirements ressentis par toute la communauté nationale ou une partie d’entre elle (les groupes de mémoires).

Dans le numéro 419 du magazine L’histoire (janvier 2016, p. 22-23), mais aussi sur les ondes de France Inter (La marche de l’histoire du 21 janvier 2016), l’historien Sébastien LEDOUX (Paris I) revient sur le cheminement de cette « formule ». S’appuyant sur sa thèse, il explique bien que l’expression « devoir de mémoire » est utilisée pour la première fois, « sans relation avec l’histoire de la Seconde Guerre mondiale », par l’écrivain Jean ROUDAUT en 1972. Les années 1970 mettent la « mémoire » au sein des préoccupations de la littérature (mémoire régionale par exemple) et des sciences sociales et humaines. L’ouvrage de Maurice HALBWACHS, Les cadres sociaux de la mémoire (1925) est réédité en 1972 et l’historien Pierre NORA initie un séminaire sur les « lieux de mémoire » à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS) en 1979.

Jacques CHIRAC (alors Premier ministre et maire de Paris) dévoilant la plaque commémorative de la rafle du Vél’ d’Hiv à Paris (18 juillet 1986).

Le monde politique s’empare de la formule dans les années 1980 (phase de « pollinisation »), lorsque le ministre des Anciens combattants, Jean LAURAIN, rend hommage aux combattants des deux guerres mondiales le 11 novembre 1985. Au sein de son ministère, sous l’impulsion de Serge BARCELLINI, une « politique du passé » s’amorce : il faut se souvenir pour ne plus commettre les crimes du passé.

Mais, pour Sébastien LEDOUX, le « tournant de l’histoire du devoir de mémoire se situe en 1992-1993 » (phase de « fécondation »). L’usage de l’expression s’élargit, entre dans le discours social. Elle est ainsi mobilisée pour soutenir la demande de reconnaissance des crimes antisémites de Vichy par l’État (juillet 1992) et le sujet de philosophie du baccalauréat 1993 la met à l’honneur (« Pourquoi y a-t-il un devoir de mémoire ? »). Le « devoir de mémoire » reste alors cantonné aux événements douloureux de la Seconde Guerre mondiale, notamment la Shoah (en janvier 1995, les éditions Mille et Une Nuits nomme Le devoir de mémoire le livre d’entretien posthume avec le rescapé d’Auschwitz Primo LEVI) enseignée en classe au moyen de nouvelles activités (rencontres avec des témoins des camps) et reliant les grands procès judiciaires de l’époque (le procès PAPON commence en 1997).

Le « devoir de mémoire » suit un double mouvement au cours des années 2000 (« phase de dissémination »). Tout d’abord, il touche d’autres périodes : Première Guerre mondiale, esclavage, génocide des Arméniens parmi d’autres. D’autre part, « la formule sert de cadre sémantique au vote de différentes lois relatives au passé » (lois mémorielles de 2005) et devient un moyen par l’État d’instrumentaliser le passé. Le risque est de diviser la société (concurrence entre groupe de mémoire) et de placer la recherche des historiens dans un carcan politique (le « devoir de mémoire » face au « travail de mémoire » selon Paul RICOEUR dans La mémoire, l’histoire, l’oubli, 2000).

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