La géographe Sylvie BRUNEL questionne le dynamisme de l’Afrique (2012)

Sacrée terre du XXIe siècle par Jean-Joseph BOILLOT dans Chindiafrique. La Chine, l’Inde et l’Afrique feront le monde de demain (2013), le continent est plutôt ici considéré comme la terre des défis insurmontés (mais pas insurmontables) par Sylvie BRUNEL (qui publiera en 2014 un ouvrage au titre identique à cet article : L’Afrique est-elle si bien partie ?).

 

« L’Afrique est devenue dans les médias le continent qui gagne. Elle semble, c’est vrai, avoir amorcé ses Trente Glorieuses. Un taux de croissance et des investissements étrangers directs qui rappellent ceux de la Chine au début des années 2000, l’intégration de l’Afrique du Sud dans les fameux BRICS, un désendettement exemplaire, une classe moyenne équivalente à celle de l’Inde (300 millions de personnes), plus de 500 millions de téléphones portables en circulation… Les attributs de l’émergence semblent enfin réunis.

Le continent présente des avantages comparatifs uniques dans la mondialisation, qui lui donnent une réserve de croissance considérable. La moitié des terres arables inemployées dans le monde et la faiblesse des rendements – moins d’une tonne de céréales à l’hectare -laissent espérer un potentiel d’accroissement de la production qui pourrait mettre fin à l’insécurité alimentaire du tiers de sa population.

Grenier potentiel et futur atelier du monde, avec 1 milliard de personnes qui ne demandent qu’à pouvoir travailler et consommer, enjeu géopolitique de premier plan dans l’accès aux matières premières, l’Afrique semble très bien partie, démentant les prédictions alarmantes de René DUMONT dans les années 1960.

Pourtant, l’engouement qu’elle suscite aujourd’hui paraît aussi aveugle que l’était le catastrophisme d’hier, lorsque la fin de la guerre froide vit l’effondrement des États, minés par la crise de la dette, et la chute de l’aide publique au développement. Car les lignes de faiblesse du continent demeurent : aujourd’hui, la croissance africaine n’est pas durable. L’ampleur des inégalités internes crée des tensions sociales d’autant plus fortes que les réseaux de communication et d’information mettent directement en contact des univers autrefois cloisonnés. Les Africains « du dedans « , principalement citadins, branchés sur l’économie mondiale, vivent sur une autre planète que ces Africains « du dehors  » que sont les ruraux. Deux tiers de la population continue de dépendre des ressources naturelles. Or le réservoir rural persiste à s’accroître plus rapidement que les villes, malgré leur croissance rapide. 500 millions de paysans manquent de tout et vivent dans l’insécurité foncière et économique, à la merci des caprices du ciel. Alors qu’à Maputo, en 2003, les chefs d’État avaient pris l’engagement de consacrer 10 % de leur budget à l’agriculture, moins de 10 (sur 54 pays !) ont respecté leur engagement.

Le chaudron démographique bouillonne ainsi dans un continent où l’urbanisation accélérée constitue plus le symptôme des difficultés agricoles que la conséquence de la modernisation agraire. Alors que l’Europe du XIXe siècle a pu se délester de 50 millions de migrants, cette soupape de sécurité est refusée à une Afrique en voie de densification rapide. Dans les villes, des cohortes de jeunes – deux tiers de la population a moins de 25 ans -rongent leur frein et leur rancœur, prompts à enfourcher toutes les révoltes. Dans les campagnes, l’insécurité alimentaire précarise des millions de personnes, qui ne demanderaient qu’à saisir les opportunités économiques… si elles leur étaient offertes.

Mais voilà, la corruption et le clientélisme compromettent le développement durable : une grande partie des financements abondamment déversés sur l’Afrique continue d’être détournée. La sanctuarisation des territoires au nom de l’urgence écologique marginalise les pauvres. Et le discours victimaire tenu par trop d’élites conduit à rejeter sur l’extérieur et le passé la responsabilité des erreurs de gestion interne. Hier perçue comme un recours, la Chine subit à son tour l’ostracisme et les accusations de pillage, comme s’il fallait à tout prix trouver des boucs émissaires.

L’Afrique ne sera bien partie que lorsqu’elle répartira mieux la manne des financements, quels qu’ils soient, et saura mettre en œuvre des politiques sociales dignes de ce nom, au lieu d’exploiter la rente de l’argent facile, qu’il soit humanitaire ou pétrolier. Elle reste un continent riche peuplé de pauvres, où chaque aléa naturel fonctionne comme un révélateur des dysfonctionnements politiques. Que valent les immenses richesses africaines quand plus de la moitié de la population vit encore en dessous du seuil de pauvreté en n’en percevant que de dérisoires miettes ? »

 

Sylvie BRUNEL, « L’Afrique est-elle si bien partie ? », Les Échos, 3 octobre 2012.

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